Dans le Nouveau Testament, le modèle parfait de la prière réside dans la prière filiale de Jésus. Faite souvent dans le secret, dans la solitude la prière de Jésus comporte une adhésion aimante à la volonté du Père jusqu'à la croix et une absolue confiance d'être exaucée. Un jour au cours de sa vie terrestre, les disciples de Jésus lui pose la question suivante : " Seigneur, apprends-nous à prier...."
Jésus prenait toujours le temps de s'arrêter pour entrer concrètement dans l'intimité divine, dans un seul à seul avec Dieu. Les apôtres veulent connaître la prière de Jésus, être introduits dans la relation particulière qu'il a lui, avec Dieu. Jésus répond à leur souhaits en leur apprenant le Notre Père. Lc 11,2-4 Il leur parle aussi de l'efficacité de la prière : " Et moi, je vous le dis : demandez et l'on vous donnera......" Lc 11,9-13 et Mt 6,9-13
Jésus leur confie certaines recommandations : " Pour toi, quand tu pries, retires toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte....." Mt 6,6 Ceux qui prenaient le temps de le suivre en réponse à un appel qui touchait le fond de leur âme étaient amenés lentement à découvrir son mystère profond : " Tu es le Christ, le Fils de Dieu vivant ! "
Comme je vous le disais, par ma venue au Sanctuaire de Lourdes en 2006 ainsi que par une vie communautaire au Petit Couvent, je me suis réappropriée une vie de prière que j'avais longtemps abandonnée. Aujourd'hui, je comprends beaucoup mieux la signification des paroles du Notre Père.
Par sa vie, sa mort et sa résurrection, le Christ nous fait entrer dans la même relation que celle qu'il a lui, avec Dieu " afin qu'il soit l'aîné d'une multitude " Rm 8,29. Saint Paul dit encore : " En effet, tous ceux qu'anime l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu....vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! Rm 8,14-17
Pouvoir dire " Père " à Dieu, c'est alors attester que Jésus nous a fait entrer dans une relation toute nouvelle avec Dieu. Nous confessons ainsi notre foi en un Dieu qui est source de confiance, qui est toujours là pour nous et qui veut pour nous la vie en plénitude. Celui qui prie le Notre Père ose dans la confiance de la foi, accueillir le don de l' Esprit et donc occuper la place qui est celle de Jésus, le fils bien aimé. Mais qui ose ainsi appeler Dieu " Père " en entrant dans la prière de Jésus, doit aussi ajouter " notre ". Ce mot indique lui aussi une vérité fondamentale de l'évangile. La nouvelle relation à Dieu implique par conséquent une nouvelle relation entre les humains.
Dorénavant, nous ne sommes plus seuls, nous appartenons à une communauté. Aucune relation individualiste n'est possible avec le Dieu du Christ Jésus. Entrer avec Jésus dans une nouvelle relation avec Dieu, c'est se trouver lié à tous ceux qui sont sur le même chemin. Et l'existence de la communauté chrétienne, où cet amour fraternel se vit concrètement jour après jour, est le signe existentiel que le Dieu de Jésus Christ est présent et agissant au coeur de l'histoire de notre monde . Jn 13,35; 1 Jn 4,12 " Nul ne peut aimer Dieu, qu'il ne voit " Jn 4,20b
En fin de compte, nous pouvons comprendre les mots " Notre Père " uniquement en regardant Jésus dans les évangiles et en découvrant sa relation avec Dieu. Par le Christ cette relation absolument unique nous devient accessible. En lui disant oui, nous recevons son Esprit et participons ainsi à sa propre relation avec le Père. autrement dit nous entrons dans la communion de la Sainte Trinité.
Cet enseignement de Jésus sur la prière peut nous venir en aide :
" Et moi, je vous dis: demander et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira.........combien plus le Père du ciel donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient! Lc 11,9 -13
Dans l'évangile, le fait de demander n'est pas un signe de doute mais bien le contraire, c'est une mise en oeuvre de la confiance et de la liberté filiale. C'est de cette façon que notre confiance s'exprime, c'est ainsi que la nouvelle relation avec Dieu se vit dans le concret de l'existence. Demander et donner créent une relation réciproque, avec toute fois la priorité du don du côté de Dieu et du côté de l'être humain, celle de la demande de l'accueil. Demander, c'est collaborer avec Dieu.
Les demandes du Notre Père se divisent clairement en deux parties. La première est caractérisée par le mot "tu" (ton nom, ton règne, ta volonté) et la seconde par le mot "nous" (donne-nous, pardonne-nous,, délivre-nous). Ce ne sont pas des demandes seulement humaines mais une participation à la prière et à la mission du Fils, à sa "souffrance active", au gémissement de l'Esprit qui monte du tréfonds de la création.
Rm 8,18-27
1- Que ton nom soit sanctifié
Le nom de Dieu, c'est Dieu qui se révèle aux humains, c'est le côté de Dieu tourné vers son peuple.
" Le Seigneur fera de toi son peuple qui lui est consacré.... Tous les peuples de la terre verront que tu portes le Nom du Seigneur.... Dt 28,9 -10
Dans l'ancien testament, Dieu crée un peuple, un peuple qui porte son Nom. Il révèle son identité à " tous les peuples de la terre ", à travers l'existence d'un peuple formé pour cela. Le peuple de Dieu est appelé à " garder ses commandements et marcher dans ses voies " afin de transmettre à l'ensemble de l'humanité une image juste de son Dieu.
Par conséquent, lorsqu'il ne vit pas selon la volonté de Dieu, ce peuple devient une contradiction vivante. Il ne donne pas une image fidèle de la Source de son existence en tant que peuple; il ne permet pas aux autres de connaître Dieu tel qu'il est en vérité, il profane le Nom du Seigneur Lv 22,31; Is 52,5
Les parole du prophète Ezéchiel donne le meilleur commentaire de cette première demande. Il accomplit sa mission pendant l'exil à Babylone. C'est un moment très difficile de la vie d'Israël, où celui-ci n'existe pour ainsi dire plus en tant que nation. Le prophète explique les raisons de cet état des choses:
" La parole du Seigneur me fût adressée en ces termes : Fils d'homme, les gens de la maison d'Israël habitaient sur leur territoire, et ils l'ont souillé par leur conduite et par leurs oeuvres......, ils ont profané mon saint Nom... Ez 36,16-20
Par votre infidélité et le désastre politique qui a suivi, dit le Seigneur par la bouche de son prophète, vous avez profané mon saint Nom. Mais poursuit-il, je ne peux pas laisser les choses continuer comme cela, je dois faire quelque chose.
" Mais j'ai eu égard à mon saint Nom......." Ez 36,21,22
Ce qui veut dire, le peuple n'a aucun droit d'exiger que Dieu s'occupe de lui. lLe peuple ne mérite rien, mais Dieu lui-même agira quand même pour être fidèle à lui-même, conséquent avec son identité : Il est, lui, le Dieu de miséricorde et de justice. Et le prophète continue :
" Je sanctifierai mon grand Nom qui a été profané....quand je ferai éclater ma sainteté....je vous prendrai...je rassemblerai.....je vous ramènerai....je répandrai....je vous purifierai "
Ez 36,23-25
Dieu va donc se mettre en marche pour sauver son peuple. Il va ramener les Exilés chez eux et pardonner leur péchés. Et pourtant le prophète sait que cela ne résoudra pas définitivement le problème car qu'est-ce qui va empêcher le peuple de recommencer encore une fois, comme par le passé? Le prophète regarde alors plus loin, il pressent un temps où Dieu changera son peuple du dedans, transformant son coeur de pierre en coeur de chair et mettant l'Esprit, le souffle divin, au fond de son être. En ce jour-là, le peuple pourra sanctifier vraiment le Nom de Dieu, il saura vivre en sorte que l' identité de Dieu soit pleinement manifesté :
" Et je vous donnerai un coeur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau....je mettrai mon esprit en vous...vous habiterez....Vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu." Ez 36,26-28
Il est facile de comprendre pourquoi les premiers chrétiens ont vu l'accomplissement de cet oracle dans l'évangile de Jésus Christ. D'abord, Jésus est " celui qui vient au Nom du Seigneur " Mc 11,9 Il révèle aux humains la véritable identité de Dieu, il nous fait connaitre son vrai Nom. Le vrai Nom de Dieu révélé par Jésus, c'est toute son existence. C'est toute la vie de Jésus qui est récapitulée dans sa mort et sa résurrection, où il nous révèle l'extrême de l'amour. Jn 13,1 Toute la mission de Jésus est donc de manifester le Nom de Dieu .
Jn 17,6, " de faire connaître le Nom " Jn 17,26
En Jn 12,23-32, nous lisons qu'à un moment donné des membres des autres nations veulent voir Jésus. Dans le simple fait de l'intérêt que lui portent des non-Juifs, Jésus comprend que l'heure de sa glorification est venue, c'est à dire de la pleine manifestation de son identité. Ainsi parle-il de sa mort et de sa résurrection en employant l'image de la semence qui doit tomber en terre et mourir pour porter beaucoup de fruit. Immédiatement après, il s'écrit : " Père, glorifie ton Nom! " Cette expression a un sens tout proche de " sanctifie ton Nom " La mort et la résurrection de Jésus, en révélant sa véritable identité de Fils, révèleront pleinement l'identité de Dieu.
Nous avons vu que dans l'Ancien Testament, Israël porte le Nom de Dieu soit pour le profaner, soit pour le sanctifier. La même chose est vraie pour nous en tant que disciple du Christ. A la fin de sa vie, Jésus prie le Père pour ses disciples encore dans le monde : " Garde-les dans ton Nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous sommes nous " Jn 17,11b
En demeurant dans cette communion par la pratique de l'amour fraternel, les chrétiens sont une icône vivante pour le monde du Dieu vivant, ils rendent présent son Nom de manière authentique. Jn 13,34-35; 17, 20-23 Ainsi, lorsque nous prions : " que ton Nom soit sanctifié " nous demandons à Dieu de faire en sorte que tous les humains puissent connaître sa vraie identité, puissent le reconnaître comme leur "Abba" Nous prions pour que tous le voient comme Source de confiance et d'amour. A travers cette prière, nous exprimons le désir que cette nouvelle relation avec Dieu, dans laquelle nous sommes entrés par le Christ et le don de son Esprit, soit élargie jusqu'à englober la création entière. Nous comprenons que cette sanctification du Nom de Dieu passe par notre existence. Nous demandons que Dieu par le moyen de notre vie, se fasse connaître tel qu'il est réellement. Nous demandons qu'il nous donne d'être vraiment à son image, de transmettre fidèlement quelque chose de lui.
2- Que ton règne vienne
Il ne suffit pas de connaître l'identité véritable de Dieu, il s'agit aussi de vivre selon cette connaissance.
" Mais maintenant qu'ai-je à faire ici ?- oracle du Seigneur- puisque mon peuple a été enlevé .....mon nom a été bafoué......il saura en ce jour là, que c'est moi qui dit: " Me voici" .... dit à Sion : " Dieu règne " Is 52,5-7
D'abord dans la ligne d'Ezéchiel 36, Dieu explique que son nom a été profané par la situation misérable de son peuple, exilé à Babylone. Néanmoins, il va bientôt prendre les choses en mains : " mon peuple connaîtra mon Nom " C'est une annonce de salut à venir, le verset suivant explicite ce salut dans un autre registre : ce sera un temps de paix, de bonheur, résumé dans le cri : " Ton Dieu règne! " En ce jour, le monde tel qu'il est en réalité s'identifiera avec le monde tel que Dieu le veut.
Les évangélistes, à leur tour, se sont référés à ce verset d'Isaïe 52,7 pour évoquer la venue du Christ Jésus et " sa bonne nouvelle " de l'avènement du Règne de Dieu.
Mc 1, 14-15
Un autre texte du livre d'Isaïe nous le décrit : " Il arrivera dans la suite des temps que la montagne de la maison du Seigneur sera établie en tête des montagnes et s'élèvera au-dessus des collines. Alors toutes les nations afflueront vers elle, alors viendront des peuples nombreux qui diront : " Venez, montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, qu'il nous enseigne ses voies et que nous suivions ses sentiers. " Car de Sion vient la Loi et de Jérusalem la parole du Seigneur. Il jugera les nations, il sera l'arbitre de peuples nombreux. Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne lèvera plus épée nation contre nation, on n'apprendra plus à faire la guerre. " Is 2,2-4 / Mi 4,1-3
Le prophète transmet sa vision d'un avenir où tous les peuples monteront à Jérusalem pour recevoir l'enseignement de Dieu pour apprendre à marcher dans ses voies.S'ensuivra un temps de paix et de justice pour le monde entier, conséquence que tous accepteront Dieu comme leur guide et leur arbitre.
Le Règne de Dieu se révèle ainsi comme un nouvel ordre mondial ouvert à tous, qui découle de la connaissance de Dieu et de ses voies.
Mais comment cette vision si belle deviendra-t-elle réalité ? Parmi les juifs il y a eu à cet égard des avis différents.
* Pour les uns, l'établissement du règne ne pourrait être que l'oeuvre de Dieu seul et impliquerait même une transformation complète de l'univers tel que nous le connaissons. Aux humains de l'attendre ardemment et de prier pour sa venue.
* Certains voyaient l'avènement du Règne comme la conséquence d'une révolution politique : il faudrait prendre les armes et expulser les ennemis d'Israël de la Terre promise, pour forcer en quelque sorte la main de Dieu. On l'obligerait ainsi à agir en notre faveur.
Au temps de Jésus, une partie influente du peuple juif aspirait au Règne de Dieu de toutes ses forces. Ces croyants pensaient que, pour hâter la venue du Règne, il faudrait commencer d'ores et déjà à l'anticiper dans les circonstances concrètes de sa vie. On ferait cela en observant les commandements, en vivant le plus possible selon la Loi de Dieu. Dans leur langage, il s'agissait de " prendre sur soi le joug de la Torah " Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les pharisiens. Ils n'étaient donc pas loin de la façon de voir de Jésus lui-même.
Car Jésus, pour sa part; reprend l'image du Règne de Dieu pour exprimer le coeur de son message. Il en parlait le plus souvent par des paraboles.
a- En premier lieu, pour Jésus, le Règne de Dieu ne s'instaure nullement par la puissance et la violence humaines. Il n'a rien à voir avec un nationalisme exacerbé, une victoire pour les uns et une défaite pour les autres. Comme Jésus l'explique au gouverneur romain, ce n'est pas un royaume selon les critères de ce monde. Jn 18,36
b- Deuxièmement, pour Jésus, le Règne de Dieu garde toujours sa visée universelle : il est comme un arbre qui abrite tous les oiseaux du ciel. Lc 13,19 , un filet qui ramène " toutes sortes de choses " Mt 13,47, un banquet où tous sont invités même les pauvres et les handicapés. Lc 14, 13.21 C'est une réalité ouverte à tous.
c- Enfin une troisième caractéristique du Règne proclamé par Jésus est peut être la plus originale. Pour lui, le Règne est certes l'objet d'une attente ardente, une réalité future que le Père fera apparaître à un temps et par des moyens connus de lui seuls. Mt 25, 13. Lc, 21, 31. Mais en même temps, c'est une réalité déjà " à la porte " Mc 1,15 , qui a déjà commencé par sa venue. Jésus a recours à des images comme la petite semence qui devient un grand arbre et le levain qui fait lever toute la pâte. Mt 13, 31-33
Jésus annonce le Règne de Dieu comme une réalité déjà à l'oeuvre dans le monde. Elle réclame néanmoins un engagement radical, une conversion du coeur. Ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre le mystère du Règne présent en Jésus deviennent à leur tour, des sujets de ce règne. Par leur " oui "à Jésus, ils préparent les chemins du Règne et le font passer de la clandestinité à la lumière du Jour.
3- Que ta volonté soit faite
En effet, le Règne de Dieu, le nouvel ordre mondial est là où les humains vivent selon la volonté de Dieu. Si Dieu nous aime, son bonheur est que nous découvrions la vie en plénitude, que nous soyons heureux, non d'un bonheur superficiel mais en devenant vraiment nous-mêmes.
L'expression " la volonté de Dieu " Cela peut se référer au grand dessein ou plan de Dieu pour l'univers et pour l'ensemble de l'humanité ainsi que pour chacun de nous. Ep 1,9-10
L'expression " le dessein de Dieu " veut indiquer le fait que Dieu nous a créés pour quelque chose, que notre vie a un sens : l'existence de l'univers et la vie de chacun de nous a une finalité voulue par Dieu dans sa bonté. Ce qui nous arrive et ce que nous faisons ne lui est pas égal. Dieu nous a créés en vue d'une communion avec lui. Mais l'image du dessein de Dieu serait trompeuse si nous le comprenions comme une sorte de livre où tout serait déjà écrit, une réalité toute faite d'avance et où nous n'aurions qu'à obéir, à suivre aveuglément.
Dieu veut notre bonheur. Il a placé en nous des dons parmi lesquels l'un des plus grands est la liberté. Ainsi, afin de réaliser le dessein de Dieu, nous devons devenir pleinement nous-mêmes, en développant tous les dons qu'il a déposés en nous. Le dessein de Dieu n'est pas un carcan pour abolir notre liberté, il est un appel pour utiliser pleinement notre liberté afin d'être toujours plus à son image, capable d'aimer et de servir. La volonté de Dieu ne peut jamais être séparée de son amour. C'est la façon dont cet amour se réalise et se déploie par étapes dans nos existences et dans l'histoire du monde.
L'exemple de Jésus, surtout dans l'évangile de Saint Jean, nous fait comprendre que dans la pratique, la contradiction n'existe pas. D'un côté Jésus affirme qu'il ne recherche pas sa propre volonté mais celle de son Père, il ne fait rien de lui-même. Jn 5,19-30 / 8,28.42b / 12,49 D'autres part, Jésus est l'homme le plus libre qui soit : le Père l'écoute toujours Jn 11,42 et a mis toutes choses entre ses mains Jn 13,3 / 5,20-22.26-27
On n'entrevoit ce mystère de la liberté du Fils qui s'exprime dans l'obéissance à la volonté du Père dans ces paroles de Jésus : " Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son oeuvre à bonne fin " Jn 4,34 Loin d'être quelque chose qui l'opprime ou qui le rende moins libre, la découverte et la mise en pratique de la volonté de Dieu est pour Jésus, une source de vie et d'énergie, un aliment. Pour lui la volonté du Père est l'amour divin traduit dans les circonstances concrètes de son existence comme un appel à aller de l'avant.
Cela est vrai même dans le moment le plus difficile de la vie de Jésus, à Gethsémani.
Mc 14,32-42 Là, il expérimente toute l'étendue de la puissance du mal et néanmoins il prie " abba... pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! " Il est essentiel de saisir qu'il ne s'agit pas ici de fatalisme, d'un consentement extorqué " faute de mieux " mais bien d'un acte de confiance au coeur de la nuit. Jésus vit dans la conviction que Dieu est son Abba qui désire ce qui est mieux pour lui et pour le monde. Sa prière est une tentative de discerner la victoire de l'Amour, pour s'y conformer. Et la confiance en Dieu est la seule porte qui ouvre à ce discernement.
Comment faire à notre tour, la volonté de Dieu?
" Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne peut se cacher....Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes....." Mt 5,14-16
Jésus compare ses disciples à la lumière. " Il faut briller " Du moment qu'on est lumière on ne peut guère faire autre choses ! Il ne s'agit pas d'élaborer des projets sans nombre mais de découvrir comment être lumière.
Et Jésus nous aide à comprendre lorsqu'il dit : " Je suis la lumière du monde " Jn 8,12 Dans la mesure où nous vivons unis à lui, nous recevons de lui cette lumière qui peu à peu nous transfigurera en son image 2 Co 3,18 Nous porterons alors du fruit, le fruit des " bonnes oeuvres " qui " glorifieront le Père ", c'est à dire qui le feront connaître aux autres tel qu'il est. L'agir n'est pas sans importance mais il n'a pas son centre en lui même. Il découle directement de notre identité en tant qu'enfants de Dieu, comme la lumière sort d'une lampe. Faire la volonté de Dieu, c'est avant tout laisser Dieu faire sa volonté en nous et à travers nous Jn 6,28-29 / Ph 2,13 / He 13, 21
" Sur la terre comme au ciel "
Le ciel représente Dieu ; par les trois premières demandes du Notre Père, nous demandons que la réalité de Dieu inonde toujours plus la terre, que son amour transforme un monde indifférent ou hostile en un Règne de justice et de paix.
Cette communion entre le ciel et la terre, ébauchée durant de longs siècles, est entrée dans une phase décisive avec la venue du Fils de Dieu comme l'un de nous. Luc 2,14 /
Jn 1,51. Elle se poursuit dans l'existence de la communauté des croyants, l'église, peuple sacerdotal qui partage la mission du Christ d'étendre la Bonne Nouvelle jusqu'aux extrémités de la terre 1P 2,5.9 / Ex 19,6 / Ac 1,8.
Cette prière est aussi un engagement comme nous l'avons vu précédemment. c'est comme si nous disions à Dieu : " Prends ma vie pour que à travers moi, quelque chose de ton amour, de ta lumière, puisse se transmettre aux autres. Donne-moi de révéler ta vie dans les simples événements de ma propre existence "
Mais en connaissant notre fragilité, nos limites,comment osons-nous prendre un tel engagement? Où trouverons-nous la force de le tenir?
Dans la seconde partie de la prière, nous passons du " tu " au " nous ". mais ce n'est pas pour demander des choses qui vont satisfaire notre petit bonheur. Au contraire, dans la deuxième partie nous demandons tout ce qu'il nous faut pour réaliser l'engagement que nous avons pris dans la première partie.
Après avoir fait nôtre, la prière du Christ, nous demandons pour nous-mêmes les biens qui nous permettront de participer à sa mission, de nous mettre en route avec lui.
4- Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour
Même si l'homme doit travailler " à la sueur de son front " pour gagner son pain Gn 3,17-19, Dieu en est la véritable source : " À toute chair il donne le pain, car éternel est son amour ! "
Jésus ne nous dit- il pas en toutes lettres : " Ne vous inquiétez pas du lendemain " Mt 6,34
Faisons d'abord un retour dans l'ancien testament avec le récit de la manne. En route vers la Terre Promise, les Israélites se trouvent dans une situation difficile. Ils ont faim. Ils commencent alors à critiquer Moïse et Aaron, mais en fait c'est Dieu qu'ils visent. C'est alors qu'en plein désert se produit le miracle. Une sorte de nourriture tombe sur le sol pendant la nuit, un " pain " mystérieux que le peuple appelle la " manne "
Ce pain est une réalité matérielle, un aliment capable de nourrir le peuple affamé et de lui permettre de reprendre la route. En même temps, c'est quelque chose de plus que cela. Il vient du ciel, c'est à dire qu'il provient de Dieu lui-même. Ex 16,4 Et le récit nous dit qu'il avait un goût de miel (16,31). Dans la bible, le miel évoque immanquablement la Terre Promise, " terre de lait et de miel ". La manne donne ainsi comme un avant-goût de l'existence future, il est le " pain de demain " qui fait irruption dans l'aujourd'hui du peuple, pour lui donner de la force dans son pèlerinage.
Cette manne rend possible une expérience miraculeuse de partage, de solidarité parfaite. Nous lisons que celui qui avait beaucoup recueilli n'en avait pas trop et celui qui avait peu recueilli en avait assez : Chacun avait recueilli ce qu'il pouvait manger ( 16,18 ). Dans ce lieu désertique, en marge des civilisations humaines, il y a comme anticipation du Règne de Dieu, un monde de justice.
Passons maintenant au récit de Jésus dans le désert Mt 4,2-4 . Lui aussi à faim et alors leTentateur essaie de le séparer de son Père en lui insufflant la suggestion de résoudre sa difficulté par ses propres forces. Au lieu de vivre dans la confiance, ne pourrait-il pas sortir de l'impasse par des actes de puissance éclatants? Pour sa part Jésus répond par de simples phrases de l'écriture : " Ce n'est pas de pain seul que vivra l'homme, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu "
Jésus ne prête pas que l'homme pourra vivre sans pain, mais il renvoie à la confiance en Dieu qui est la source véritable de tout ce qu'il nous faut, les choses matérielles aussi bien que spirituelles. Ce verset de Dt 8,3 est une invitation à discerner, derrière les choses de ce monde, la présence et l'activité de Dieu qui leur donnent consistance, un appel à voir déjà dans ce monde le Règne de Dieu.
Regardons aussi le chapitre 6 de l'évangile de Jean. Une grande foule suit Jésus dans un lieu désert, sur une montagne de l'autre côté du lac, loin de la ville. Jésus nourrit miraculeusement, à partir de cinq pain. Il s'agit, encore une fois, d'une nourriture matérielle, mais des allusions au Sinaï ( la montagne,6,3 ) et à l'approche de la Pâque (6,4) renvoient en plus à une réalité d'un autre ordre.
Cela devient explicite dans le discours qui suit. Jésus dit aux foules : " Travaillez, non pas pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l'homme " (6,27). Ensuite, il leur explique qu'il est, lui, la vraie manne, le pain venu de Dieu pour donner la vie au monde. Et à la fin ses propos deviennent encore plus concrets : " Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme et ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous " (6,53).
C'est seulement à la lumière de la résurrection que les disciples comprendront pleinement le sens de ces paroles. Ils sauront alors que Jésus parlait de sa vie donnée sur la croix et transmise aux humains dans le sacrement de l'Eucharistie, par la communion à ce Corps livré pour nous et à ce Sang versé pour nous.
Dans ces textes, le pain tout en étant une réalité matérielle, renvoie au-delà de sa signification ordinaire à quelque chose d'un autre ordre, à Dieu lui-même comme Source de notre vie. Ainsi, quand nous prions " donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour " nous demandons à Dieu de nous soutenir pendant notre pèlerinage en compagnie du Christ afin d'être capable de porter, dans le désert de ce monde, l'eau vive de Dieu, sa lumière, son amour. Ce soutien n'exclut pas le pain matériel, bien entendu mais il vise en même temps plus loin.
Quelle est cette nourriture qui nous permet de vivre comme des témoins de Dieu en ce monde? C'est la Parole de Dieu que nous trouvons dans la bible, c'est la prière , c'est l'amour fraternel, l'appui des autres et c'est enfin l'Eucharistie qui récapitule toutes ces autres formes du pain. En somme. C'est le Christ Jésus lui-même," le pain vivant " qui nous soutient en nous donnant sur terre un avant goût du ciel.
Par cette demande du Notre Père, nous nous engageons à vivre pleinement dans l'aujourd'hui de Dieu. La version de Luc " donne-nous chaque jour " souligne davantage la dimension de pèlerinage , la marche à reprendre jour après jour.
5- Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
Celui qui tâche de vivre pleinement. Dans l'aujourd'hui de Dieu sera inévitablement aux prises avec son passé. En effet, nous avons tous une histoire faite de faux pas, de regrets, de blessures subies ou infligées, bref tout un bagage qui nous alourdit et retient notre marche en avant. Pour cette raison, le deuxième grand don que nous demandons à Dieu dans le Notre Père, après celui du pain, est le pardon, c'est à dire l'amour de Dieu qui nous recréé et qui rend possible un nouveau départ en enlevant de nos épaules le poids du passé.
